SUIS-JE GAY ?
Je lis dans
un post récent que la culture gay (*) n'existe pas, que c'est une invention commerciale. Ce propos tenu, soit dit en passant, sur un site affichant une "gay attitude" ne manque pas de saveur (parler de la corde dans la maison du pendu en quelque sorte), il nous amène à disserter quelque peu sur l'identité homosexuelle...
Dans un registre un peu similaire, Guy Hocquenghem écrivait que l'homosexualité a été inventée en 1869. Derrière la provocation lapidaire il voulait signifier qu'avant l'invention du mot, la chose n'existait pas, pas au sens de ce qui s'est cristallisé dès que le mot fût prononcé. Pour Hocquenghem, le mot fonde le concept et le concept crée artificiellement l'identité. Supprimons le mot et l'homosexuel n'existe plus. Au surplus, le mot rend unique ce qui est multiple ( «
Il faut s'interroger sur ce nom, parce qu'il nous "fait", d'une certaine manière, qu'il crée par collages la fausse simplicité d'un truisme vital »). Dans la foulée, le blog cité énonce : «
être homosexuel (homme ou femme) en 2008, c'est comme être hétérosexuel ( homme ou femme) il y a autant d'identités que d'individus ». L'assertion n'est ni vraie ni fausse, elle est a-sociale. Eternel débat entre nature et culture : l'individu n'est rien en soi, il n'existe que par rapport aux autres. L'obscurité n'existe que par la lumière. Les autres fondent aussi ce que l'on est. En 2008 aussi...
Le discours d'Hocquenghem qui s'inscrit dans la lignée de la pensée de l'Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari, va à l'encontre des analyses marxistes ou marxisantes produites dans les années 70. Celles-là renversent le point de vue : ce n'est pas l'individu qui se crée une identité, c'est le regard social qui la fonde. Ce n'est pas la perception de soi qui est déterminante, c'est la perception que les autres ont de soi. Cette approche considère ainsi la "bisexualité" non du point de vue intime ou "mathématique" (quelle proportion de ceci ou de cela) mais directement à travers les conséquences sociales : les discriminations ou la répressions s'attachent aux formes et non à la perception de soi, on "est" aussi ce que la société nous assigne d'être. C'est la part montrée ou perçue d'homosexualité qui fonde la réaction sociale. D'une certaine manière on peut être perçu comme homosexuel (avec toutes les conséquences que cela peut avoir) sans même que l'on se perçoive soi-même comme tel. Dans cette vision, c'est la production de normes sociales qui est mise en exergue (**).
Mais se baser sur une sorte de prééminence du regard social par rapport à l'intime fait oublier ce que l'on donne à voir et à comprendre au monde qui nous entoure. Nous sommes
aussi ce que nous voulons être. A ce titre et le raisonnement n'est pas que de pure forme, on peut se définir comme homosexuel sans jamais avoir eu un seul rapport sexuel. Ainsi, on a pu sourire en lisant un conseil qui n'en est pas un dans un post récent à usage pédagogique, un
gaïen affirmant : «
de fait, se baser sur une unique expérience pour déterminer votre orientation sexuelle est stupide, n'y songez donc même pas ».
Le rapport dialectique entre le regard social et la perception de soi trouve peut-être son dépassement dans la revendication de l'un par l'autre : dit trivialement, il m'importe peu que ma boulangère pense que je suis pédé si je me dit en même temps qu'elle a bien raison.
Ajoutons dans ce tableau une illustration directe de ce débat : la suppression de l'homosexualité de la liste des maladies mentales par l'Association Psychiatrique Américaine en 1974. La polémique qui présida à la suppression mériterait d'être narrée en détail puisque ce qui aurait dû être une controverse scientifique fût, et pour cause, une bataille politique. Afin de trouver un compromis une éphémère définition fût proposée : l'homosexualité pouvait être "égo-syntonique" (le sujet juge son homosexualité acceptable) ou "égo-dystonique" (le sujet est perturbé par son homosexualité), seule cette deuxième figurait alors dans la nomenclature (dans le
DSM-IIi). Pour la première fois de l'histoire, une maladie n'était pas définie par des normes scientifiques : c'est la personne elle-même qui décide si elle est ou non "malade" ! Compromis intenable. Finalement, l'homosexualité égo-dystonique a fini au musée des curiosités improbables et les versions suivantes du DSM ne firent plus mention de l'homosexualité. Bel exemple pourtant de l'imbroglio entre le regard social et la perception de soi...
(*) Le choix iconographique (tiré d'une représentation des "Paladins" de Rameau) est évidemment une affirmation non-dite mais
signifiante.
(**) Pour ne pas alourdir ce texte, on fera l'impasse sur le discours de SEXPOL à la suite de Wilhelm Reich, cherchant à faire la jonction entre Freud et Marx...
17/01/08 - 10:31
Vos échanges ont en tout cas le mérite d'élever le niveau ici.
Je me permets de mettre un lien sur mon (autre) blog Gay Cultes.
sissou